
Port-au-Prince – Alors que l’instruction en Haïti peine à s’extraire des sables mouvants des recours procéduraux, le tribunal fédéral du district sud de la Floride continue de lever le voile sur les coulisses de l’opération « Pèlerin 5 ».
Le témoignage récent de l’ancien juge Jean Roger Noelcius, révélé par le Miami Herald, vient confirmer une thèse longtemps soupçonnée : l’existence d’un habillage juridique factice destiné à légitimer l’assaut contre la résidence présidentielle.
Un instrument de droit au service d’un crime
Le juge Noelcius a admis avoir signé un mandat d’arrêt contre le président Jovenel Moïse, un acte qu’il qualifie aujourd’hui d’illégal. Ce document, antidaté au 18 février 2019 mais paraphé en janvier 2021, n’était pas qu’une simple erreur de procédure.
Il constituait, selon les enquêteurs américains, l’argument massue utilisé par les recruteurs de la firme CTU Security pour convaincre les mercenaires colombiens et les agents de sécurité qu’ils agissaient sous le couvert de la loi.
Pour la justice américaine, ce mandat est la preuve d’une préméditation visant à neutraliser le chef de l’État sous prétexte d’une passation de pouvoir forcée.
Le point sur les condamnés de Miami
Ce témoignage intervient alors que le dossier aux États-Unis a déjà franchi des étapes cruciales. Sur les onze accusés initiaux extradés vers la Floride, six ont déjà reconnu leur culpabilité et purgent des peines de prison à perpétuité ou de plusieurs décennies. Parmi eux :
- Rodolphe Jaar : L’homme d’affaires haïtien-chilien, condamné à la perpétuité pour avoir fourni un soutien logistique et financier.
- Joseph Joël John : Ancien sénateur, condamné à la prison à vie. Il a admis avoir aidé à planifier l’assassinat et assisté à des réunions clés.
- Germán Rivera : Le capitaine colombien à la retraite, leader du commando, qui a reconnu avoir transmis l’ordre final d’exécuter le président au lieu de l’arrêter.
- Joseph Vincent : Ancien informateur de la DEA, condamné pour avoir facilité les contacts et assisté aux réunions de planification.
Les « cinq de Floride » face au 9 mars
Le témoignage de Noelcius sera au cœur du procès prévu le 9 mars prochain pour les cinq derniers accusés qui plaident non coupables. Il s’agit notamment d’Antonio Intriago (patron de CTU), d’Arcángel Pretel Ortiz et de James Solages.
Leur ligne de défense semble désormais claire : s’appuyer sur l’aveu du juge pour affirmer qu’ils ont été les instruments d’un complot juridique orchestré par des tiers, dont l’avocat Mario Beauvoir. Ils tentent de transformer l’accusation de « complot en vue d’assassiner » en une « erreur sur la légalité d’une arrestation ».
Une justice à deux vitesses ?
Pendant que Miami aligne les condamnations et les dépositions sous serment, Port-au-Prince observe une procédure nationale marquée par l’instabilité. L’annulation récente de certaines ordonnances d’inculpation pour « vices de forme » rappelle que quatre ans après le drame, la lumière sur les auteurs intellectuels locaux reste tamisée par les crises politiques successives.
Le récit de Jean Roger Noelcius, depuis son exil canadien, jette une lumière crue sur l’instrumentalisation de l’appareil judiciaire haïtien, confirmant que le 7 juillet 2021 fut l’aboutissement d’une déchéance institutionnelle autant que d’une tragédie humaine.

